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Gaucho et les abeilles

Libre Belgique 27/07/2003

Quand les abeilles ont le bourdon

Depuis trois ans, les apiculteurs sont confrontés à un inquiétant phénomène de dépérissement des colonies. Plusieurs pistes sont avancées, dont l'une met en cause une nouvelle génération d'insecticides.

Le phénomène s'amplifie.
Si en Belgique l'apiculture demeure une activité de loisir à caractère artisanal, notre pays compte toutefois pas moins de 8000 passionnés. Depuis quelque temps, l'inquiétude s'est emparée de ce petit monde de passionnés. Ruchers quasiment vides au printemps en raison d'une mortalité anormale, perte du sens de l'orientation chez des insectes qui sont habituellement de véritables boussoles volantes, colonies apathiques au point d'en paraître "dépressives"...

Bref, les mines sont sombres.
"On a toujours connu des pertes", explique Etienne Bruneau, ingénieur agronome responsable du Centre apicole de recherche et d'information (Cari). "Il y a 20 ans, on enregistrait déjà des problèmes d'intoxication des abeilles liés aux herbicides. Et chaque année on enregistre trois ou quatre "casses" en raison de mauvaises pratiques agricoles comme la pulvérisation d'insecticides sur les colzas en pleine floraison. Mais nous sommes à présent confrontés à un phénomène de dépérissement différent dont les effets se manifestent avec retard et de manière peu claire."

Cette vague de mortalité a fait son apparition en Belgique il y a trois ans,
mais le constat est le même dans d'autres pays et tend à s'amplifier. "Ce sont des apiculteurs confirmés qui nous signalaient constater des pathologies anormales. La première année, nous avions enregistré 50 cas. Depuis le début de cette année, nous sommes déjà à 80 cas."

Plusieurs hypothèses
Plusieurs scénarios sont avancés pour tenter d'expliquer le phénomène. Parmi ceux-ci, la mise en cause d'une nouvelle génération de produits phytosanitaires, dits systémiques, est la piste privilégiée par les chercheurs de l'Hexagone. "Ce sont des produits de confort pour les agriculteurs. Les semences sont en fait enrobées d'une substance active qui lutte contre les insectes dans le sol- en agissant sur leur système nerveux, NdlR - et continue à protéger la plante durant sa croissance. Il est économiquement intéressant puisqu'il permet de limiter les pulvérisations par la suite."

Une autre hypothèse, privilégiée en Allemagne cette fois, est la piste du
varroas, une sorte de tique qui parasite les abeilles. Celle-ci réclame un
traitement annuel à l'automne à l'aide de produits agréés (on utilise en fait deux produits de façon croisée). D'aucuns considèrent que l'une des substances utilisées à cette fin a perdu son efficacité, mais que certains apiculteurs ont continué à y recourir. Ce qui aurait débouché sur un renforcement et une multiplication du parasite, avec pour conséquence d'offrir une possibilité de propagation à de nouveaux virus qui influeraient sur le système neurologique de l'abeille.

Dans le même ordre d'idées, d'autres avancent que l'utilisation de ces acaricides combinée à d'autres produits utilisés en agrochimie aboutirait à des synergies toxiques. D'autres, encore, pointent du doigt les modifications climatiques...

Etienne Bruneau estime pour sa part que l'on ne se trouve pas face "à un problème de varroas primaire dont les symptômes sont connus et ne correspondent pas à ce que l'on observe aujourd'hui". "Si on ne peut exclure l'apparition de nouvelles pathologies liées à un affaiblissement de l'abeille, poursuit-il, on doit se demander quel est l'élément déclencheur de cet affaiblissement. Les produits utilisés contre le varroas sont connus de longue date. Un phénomène d'accumulation? D'accord, mais il faut autre chose. Or, la principale évolution environnementale de ces dernières années est l'apparition de ces molécules systémiques."

Autre élément interpellant, c'est en France où ont d'abord été utilisés ces
nouveaux insecticides qu'on a commencé à enregistrer les premiers phénomènes de mortalité. De même, dans notre pays, les pertes de populations varient selon que l'on se trouve ou non dans une région agricole.

"La pression des firmes chimiques est très importante dans ce dossier. Elles disent avoir réalisé des tests qui prouvent que leur produit n'est pas toxique pour les abeilles. Mais ces tests ne sont pas réalisés en conditions de terrain.

En outre, ce sont elles qui financent ces tests "indépendants", choisissent les labos et les chercheurs. Le Cari souhaite faire une réévaluation de ces "tests abeilles", mais les industriels s'y opposent estimant que cette piste a été suffisamment étudiée."

S'il est par ailleurs normal que les agriculteurs puissent employer ces produits phytosanitaires, ajoute-t-il, il faudra tôt ou tard que l'on mette en place un système de traçabilité permettant de remonter la chaîne en cas de problème.

"L'abeille est un excellent bio-indicateur. On doit au moins s'interroger sur les conséquences possibles au sommet de la chaîne alimentaire. Car ces produits se retrouvent également dans le maïs dont on se sert pour alimenter le bétail.

Bétail qui est mangé par l'homme..."
Gilles Toussaint