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SIDA

Le Monde - 26/05/2003

Bayer mis en cause dans la vente de produits contaminés par le sida

Une filiale américaine du groupe allemand, aurait exporté, en 1985, des traitements coagulants infectés par le VIH.

Alors qu'il commence à peine à se remettre de l'affaire du Baycol-Lipobay - ce médicament anticholestérol soupçonné d'avoir causé la mort de plusieurs centaines de personnes dans le monde -, le groupe pharmaco-chimique allemand Bayer doit faire face, aux Etats-Unis, à de nouvelles accusations dans un autre dossier, qui rappelle le scandale du sang contaminé en France. L'histoire a été révélée par le New York Times dans son édition du 22 mai 2003.

"Je suis médecin. Cela fait trente-deux ans que je travaille aux Etats-Unis à la surveillance de l'industrie pharmaceutique, il s'agit de l'affaire la plus grave et la plus révoltante que je n'ai jamais vue", confie Sidney M. Wolfe, directeur à Washington du Public Citizen Health Research Group, le Centre de recherche des citoyens sur la santé publique, un organisme fondé en 1971 par Ralph Nader. "Au moins une centaine de personnes sont mortes à Hongkong et à Taïwan, et ils ont vendu aussi le produit contaminé en Malaisie, à Singapour, en Indonésie, au Japon et en Argentine", ajoute-t-il.

M. Wolfe a eu en main, pendant des mois, pour les étudier, des documents internes qui montrent que le laboratoire Cutter Biological, filiale de Bayer aux Etats-Unis, a vendu, en connaissance de cause, entre février 1984 et juillet 1985 en Asie et en Amérique du Sud, des médicaments contaminés par le virus du sida. Cutter Biological, qui a été racheté en 1975 par Bayer, est spécialisé dans les produits sanguins et a construit en 1974 à Clayton (Caroline du Nord), une des usines de traitement du plasma les plus modernes et les plus importantes au monde. L'entreprise fabrique notamment, à partir de ce plasma, un médicament appelé Koate. Il permet aux hémophiles de coaguler, donc de ne plus saigner et de mener une vie presque normale. Ce produit est réalisé à partir du plasma collecté auprès de milliers de donneurs. Au début des années 1980, il était contaminé par le virus du sida.

Après avoir été alertés par les pouvoirs publics, les laboratoires pharmaceutiques ont commencé à fabriquer de nouveaux médicaments à partir, cette fois, de sang chauffé qui n'est plus dangereux car le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) est détruit. Cutter Biological a été le dernier, parmi les quatre grands groupes pharmaceutiques américains commercialisant des dérivés sanguins, à faire homologuer son nouveau produit, le 29 février 1984. Mais des documents internes - fax, rapports de réunions, télex, directives commerciales - montrent que ce laboratoire a continué à fabriquer l'ancien médicament jusqu'en août 1984 et surtout à l'exporter jusqu'en juillet 1985. Ces pièces sont aux mains de la justice américaine depuis longtemps.

Elles ont été communiquées à l'occasion des procès qui ont opposé pendant quinze ans les hémophiles américains aux groupes pharmaceutiques. Tout en ne reconnaissant pas la moindre faute, les laboratoires, dont Cutter Biological, ont accepté de payer collectivement 600 millions de dollars aux plaignants. Les documents internes de la filiale de Bayer, qui n'étaient pas directement liés au sort des hémophiles américains, n'avaient pas alors attiré l'attention des autorités ni de la presse.

"Le produit réalisé à partir du sang chauffé était parfaitement sûr, ils le savaient, mais ils ont continué à vendre l'ancien pour des raisons purement financières", affirme aujourd'hui M. Wolfe, qui cite des extraits des documents qu'il a consultés. "Pouvons-nous de bonne foi continuer à envoyer des produits coagulants non chauffés au Japon ?", demandait ainsi, en février 1985, une équipe de Cutter Biological à la direction. "Nous avons un inventaire excessif de produits non chauffés", relevait un membre de la société lors d'une réunion interne le 15 novembre 1984. "Ils avaient aussi une autre raison de les vendre. Ils fournissaient les importateurs à des prix fixés à l'avance. Or le produit chauffé était plus onéreux à fabriquer, de sorte que les marges étaient plus importantes sur le médicament ancien", affirme M. Wolfe.

Cutter Biological, rebaptisé aujourd'hui Bayer Biological, conteste totalement cette version des faits. La société explique avoir continué à vendre les médicaments anciens, car les consommateurs doutaient de l'efficacité du nouveau et parce que certains pays ont mis beaucoup de temps à l'homologuer. "L'entreprise a toujours agi de façon responsable, éthique et humaine pour fournir des produits vitaux à la communauté hémophile dans le monde, écrit Bayer Biological dans un communiqué. L'article -du New York Times- est fondé largement sur des documents issus de poursuites remontant à une décennie et sortis de leur contexte par le journaliste. Il ne prend pas en compte le fait que les décisions sur les produits vitaux de concentré de coagulants sanguins, prises près de deux décennies auparavant, étaient basées sur la meilleure information scientifique à l'époque. Elles ne peuvent pas être jugées avec les informations disponibles aujourd'hui." Autant d'arguments qui rappellent ceux brandis dans le dossier du sang contaminé en France.

Cutter Biological n'est pas le seul mis en cause dans cette affaire. Les pouvoirs publics américains auraient également leur part de responsabilité. "L'administration de ce pays n'a pas joué un rôle très reluisant", lance M. Wolfe. La Food and Drug Administration (FDA), l'autorité de régulation, s'est rendu compte au printemps 1985 que Cutter Biological ne respectait pas ses engagements de ne plus commercialiser de produits non chauffés. Le docteur Harry M. Meyer, responsable du contrôle des produits sanguins à la FDA, a convoqué en mai 1985 les responsables du laboratoire pour leur ordonner de cesser leurs exportations. "Il était inacceptable de les laisser continuer à envoyer à l'étranger ce matériel", a-t-il déclaré ensuite dans des entretiens consignés dans les procédures judiciaires américaines. Mais M. Meyer, qui est décédé en 2001, souhaitait aussi que le problème "soit réglé tranquillement, sans alerter le Congrès, la communauté médicale et le public". "La FDA a tout simplement étouffé l'affaire", résume M. Wolfe.

Y aura-t-il des suites judiciaires aux révélations du New York Times ? Selon des avocats américains qui ont participé aux procédures menées par les hémophiles, il sera difficile d'attaquer la FDA. Celle-ci a agi dès la découverte du comportement de Cutter Biological, et y a mis fin, même si elle a décidé de pas ébruiter l'affaire ni de prendre de sanctions. En revanche, ils estiment que, au Japon, à Hongkong, à Taïwan et dans les autres pays concernés, des procédures criminelles pourraient fort bien être engagées contre Bayer Biological.

Une mauvaise nouvelle pour la maison mère allemande, qui doit déjà affronter 8 400 plaintes liées à l'affaire Baycol-Lipobay. Début mai, en présentant des résultats en net redressement pour le premier trimestre 2003, Bayer avait annoncé avoir réglé à l'amiable 785 procès (dont 27 cas de décès), moyennant 240 millions de dollars (environ 203 millions d'euros) d'indemnités.

Eric Leser