deutsch
english
francais
italiano
espanol
Photo
La Biopiraterie

Communiqué de presse du 26 Avril 2011
Coordination contre les méfaits de BAYER

BAYER, le biopirate : Piller la nature ne coûte pas cher...

Les terrains de chasse de BAYER vont de la Chine au Kenya et à Madagascar en passant par les grandes fosses marines. Le butin que la multinationale en ramène sert essentiellement de matières premières pour fabriquer des produits pharmaceutiques et cosmétiques.

« Notre projet: Être reconnu, au niveau mondial, comme le spécialiste des actifs naturels issus de plantes tropicales, à destination de la pharmacie, de la cosmétique et de la nutraceutique » - voilà la philosophie d’entreprise que Serdex, une filiale de BAYER installée en France, à Puteaux, proclame sur son site. Pour mener à bien ce projet, la firme a déjà collecté, analysé et placé dans son registre de substances 2000 plantes tropicales. Elle a fièrement qualifié cette « collection ethno-botanique» de « résultat de nombreuses années de recherches en Afrique de l’Est, principalement à Madagascar. »

À Madagascar, des salariés de BAYER ont également découvert l’hydrocotyle vulgaire ou « centella asiatica », employée depuis longtemps dans la médecine traditionnelle indienne et chinoise. Serdex s’y est intéressée surtout en raison de ses propriétés dermatologiques, également bien connues. Et ces propriétés, la plante ne les développe vraiment que dans son milieu naturel, parce qu’elles y assurent sa survie. Impossible de les cultiver ailleurs. C’est pourquoi la filiale de BAYER a elle-même une filiale à Morarano. Là, un sous-traitant se charge pour elle de collecter la « centella asiatica ». Ensuite Serdex presse les feuilles ; 140 kg de feuilles fournissent 1 kg d’extrait utilisable. Après l’avoir purifié et lui avoir fait subir d’autres manipulations, on obtient le produit final.

Il conserve certes le nom de la substance naturelle, le madécassoside, mais désormais il est la propriété légale de Serdex. La firme n’a pas manqué de faire breveter cinq effets dermatologiques de la plante, qu’elle peut donc vendre fort cher à des fabricants de cosmétiques, par exemple l’Oréal. BAYER a également fait valoir ses droits de propriété sur l’ambiaty, extrait de la vernonie, une plante malgache menacée d’extinction, que la multinationale a fait bouturer.

Cette appropriation privée de ressources naturelles ne pose aucun problème à la firme. Selon sa centrale, Serdex achète la plante « au prix du marché.» Et pour faire bonne mesure, l’entreprise fait aussi dans le caritatif et soutient un projet de scolarisation. Elle se proclame à son de trompe adepte du « commerce équitable » et du « développement durable » et se montre convaincue de l’impact positif de ses activités économiques sur l’environnement et les conditions de vie des habitants de Morarano.

L’African Center for Biosafety (ACB, Centre africain pour la biodiversité) est d’un autre avis. Cette organisation reproche à Serdex d’avoir tout simplement fait breveter à son profit une pratique africaine très ancienne. « Les brevets ne concernent que des innovations ou des idées nouvelles. Un savoir traditionnel ancestral ne peut faire l’objet d’un brevet. Pour pouvoir satisfaire à la législation sur les brevets, on a d’abord dû exprimer de manière dolosive le savoir traditionnel en jargon scientifique, afin qu’il apparaisse comme une innovation », déclare Mariam Mayet, directrice d’ACB. En outre elle a critiqué l’étrange augmentation du prix de l’ambiaty liée à « l’aller-retour Afrique-étranger ». Un peu de crème à l’ambiaty coûterait aux Malgaches l’équivalent d’un salaire annuel.

Mais l’ambiaty et le madécassoside ne sont pas les seules substances dont Serdex tire de confortables profits. Non contente de fabriquer des médicaments en vente libre, la firme commercialise également des substrats tirés d’un ginseng chinois doté de propriétés cosmétiques et médicinales. Et la société-mère pratique elle aussi la biopiraterie avec grand succès. Par exemple, pour fabriquer le Glucobay, un médicament contre le diabète, ce géant pharmaceutique se sert de la bactérie Actinoplanes SE 50, dont elle a pêché la souche dans le lac Ruiru, au Kenya. En 2009 ces actives bactéries ont aidé BAYER à fabriquer pour 315 millions de chiffre d’affaires de Glucobay.

Mais à Leverkusen on ne borne pas ses expéditions à l’Afrique. En Chine, elle a chargé des botanistes de l’institut Kunming de sillonner les forêts de leur pays à la recherche de substances naturelles utilisables. Par deux fois, les expéditions ont été fructueuses - les substances en sont déjà au stade des essais cliniques. Et dans sa recherche de précieuses matières premières, la firme pratique aussi la plongée sous-marine: en collaboration avec l’entreprise Magellan Bioscience Gruppe Inc. elle scrute le fond des mers, à la recherche de microorganismes dont les défenses naturelles permettent d’élaborer de nouveaux pesticides.

Le commerce de ces substances, obtenues à partir de patrimoines génétiques, a un gros impact économique. En 2005 on a vendu, dans le monde, pour 37,2 milliards de dollars US de médicaments tirés de la nature. La Chine, le pays le mieux doté sous ce rapport, a produit en moyenne, entre 1991 et 2003, 150 600 tonnes de matières premières végétales à but médicamenteux chaque année ; les exportations de ces produits phytopharmaceutiques se montent à 266 millions de dollars.

Depuis quelque temps une certaine réglementation a été introduite. La Convention onusienne sur la biodiversité, votée en 1992 au Sommet de la Terre à Rio, a fixé des dispositions régissant nos comportements vis-à-vis des ressources naturelles dont dispose l’humanité. « Les buts de cet accord (...) sont la conservation de la biodiversité, l’usage soutenable de ses composantes et la répartition juste et équilibrée des avantages que procure l’utilisation de son patrimoine génétique », déclare ce document. Jamais, à Leverkusen on ne s’est soucié d’une « répartition juste et équilibrée. » Dans la demande de brevet que la firme a déposée en 1995 pour son procédé de fabrication du Glucobay, elle n’a même pas jugé nécessaire de mentionner l’origine kenyane de la souche de l’Actinoplanes. C’est pourquoi Mariam Mayet et les autres auteurs de l’étude « Out of Africa: Mysteries of Access and Benefit Sharing» reprochent au fabricant de pilules et aux autres pillards d’être en infraction avec le traité sur la protection des espèces et d’avoir fait preuve « d’un manque total de respect envers les ressources africaines. »

À la dixième conférence dans le prolongement de Rio, qui s’est déroulée à l’automne dernier à Nagoya, au Japon, des représentants de Bruxelles ont à nouveau fait du lobbying en faveur des intérêts industriels. Ils s’emploient activement à limiter le domaine d’application de l’accord. « L’utilisation du patrimoine génétique » ne doit être payant, pour les négociateurs, que s’il est utilisé en totalité, et non s’il s’agit de molécules isolées ou autres composants, afin que BAYER puisse continuer à dire « Nous n’avons pas utilisé l’original ». Et des agents pathogènes permettant de fabriquer des vaccins ne doivent pas non plus, selon ces émissaires, tomber sous le coup de cette réglementation.

Finalement les nations les plus riches n’ont pu imposer leur définition du patrimoine génétique. Elles ont dû en outre accepter un durcissement du passage relatif aux dédommagements financiers. Et cependant Hartmut Meyer, expert en biodiversité, ne juge pas le bilan positif. « Les pays en développement ne repartent pas les mains tout à fait vides, mais le résultat reste très en-deçà de leurs souhaits et se conforme beaucoup plus aux intérêts des pays industriels.» Selon lui, l’accord définitif est un bon début, mais son efficacité contre la biopiraterie dépendra de sa mise en œuvre. Et sous ce rapport Meyer se montre plutôt sceptique, car les accords de Nagoya s’en sont remis pour leur application aux États signataires. Les razzias opérées par BAYER/Serdex ont donc encore quelques beaux jours devant elles.